Plaidoyer pour le vide

À l’inverse de l’écriture, dans la peinture le tracé et le sens sont distincts. Le contenu physique (ce que l’on trace sur la toile) est distinct du contenu mental (ce que l’oeuvre nous dit). Pour le peintre, seule une dissociation (voire un divorce) entre ces deux types de contenu (contenu physique et contenu mental) peut permettre de faire du premier un outil au service du second.

Prendre possession de l’espace pour s’exprimer est certes naturel, mais la création d’une œuvre ne peut être réduite à une action de remplissage. Chercher à combler tout l’espace revient à le considérer comme une denrée uniforme que l’on se doit de consommer, plutôt que comme un lieu assujetti au développement de notre art, lui aussi fait de lacunes.

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Cristaliser le mystère

I

Le jour de ma première visite à Vitry-sur-Seine, l’ancien entrepôt industriel dont j’ai fait mon atelier m’avait séduit par sa hauteur sous plafond et sa luminosité que même l’épaisse couche de poussière ne parvenait pas à ternir. L’annonce immobilière décrivait une pièce spacieuse, mais à mon arrivée j’avais plutôt eu l’impression de découvrir un grand rectangle vide. Vidé de ses meubles, certes, mais aussi vidé de son sens. Comme sur une toile que l’on souhaite minimaliste mais qui laisse finalement une impression d’inachevé, ce lieu n’avait pas d’ambiance, il ne faisait penser à rien. Ni à un lieu de travail, ni à un lieu privé, ni même à un lieu abandonné. Vidé de sa substance, cet atelier ne pouvait qu’en être rempli, en peignant.

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La dissolution du corps

La philosophie shivaïste attribue la création du monde à une danse. Pris d’une soudaine joie de vivre, Shiva se serait mise à danser et aurait ainsi fait naître l’univers, les continents, les rivières, les montagnes et les hommes. Cette laysa, ou « danse cosmique et divine », que représentent les célèbres statues Nataraja, engendre la destruction et la renaissance perpétuelle du monde (1).

En conférant à la danse et plus généralement à la gestuelle du corps la capacité de créer, cette légende interroge, dans un nuage de poésie, l’implication du corps dans l’acte de création artistique. Autant que l’esprit, le corps humain est à l’origine de la créativité. Continue Reading

Trois façons d’aimer la couleur

Différents articles publiés en ligne en 2015 (1) mettent en lumière une tendance récente du cinéma hollywoodien : une quantité croissante de scènes ont pour couleurs dominantes le bleu et l’orangé. On ne le remarque pas tant que l’on n’est pas prévenu, mais cela devient évident lorsque l’on est mis au courant (c’est fait). Bien que peu connu, ce phénomène a été démontré, notamment par cette figure d’Helmund Helmer représentant la densité associée à chaque couleur dans les trailers hollywoodiens de l’année de 2013. Continue Reading

Le récit abstrait

« L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible. »
Paul Klee

Avril 2016, dans une galerie du Marais, à Paris. Le soir de l’ouverture d’une de mes expositions, un ami me tape sur l’épaule et m’entraîne vers une de mes toiles. « Elle est pas mal celle-là, me dit-il, mais je n’arrive pas à l’aimer, parce que je n’ai pas encore trouvé ce qu’elle représente. Est-ce plutôt une galaxie immergée ou une méduse qui se bat avec un dragon ? » Je m’amuse et souris poliment. J’ai beau faire de l’abstrait, je me suis habitué à ce que l’on reconnaisse toute sorte de choses surprenantes dans ce que je peins. Un réflexe cognitif répandu lorsqu’on est confronté à de l’abstrait consiste à y chercher quelque chose de figuratif. Pour mon ami, cette figuration de l’abstrait est même nécessaire pour comprendre et apprécier ce que j’avais peint.

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