I

Le jour de ma première visite à Vitry-sur-Seine, l’ancien entrepôt industriel dont j’ai fait mon atelier m’avait séduit par sa hauteur sous plafond et sa luminosité que même l’épaisse couche de poussière ne parvenait pas à ternir. L’annonce immobilière décrivait une pièce spacieuse, mais à mon arrivée j’avais plutôt eu l’impression de découvrir un grand rectangle vide. Vidé de ses meubles, certes, mais aussi vidé de son sens. Comme sur une toile que l’on souhaite minimaliste mais qui laisse finalement une impression d’inachevé, ce lieu n’avait pas d’ambiance, il ne faisait penser à rien. Ni à un lieu de travail, ni à un lieu privé, ni même à un lieu abandonné. Vidé de sa substance, cet atelier ne pouvait qu’en être rempli, en peignant.

Durant les premiers jours de mon installation fut livré le matériel, pots de peintures, outils et toiles vierges. Ces toiles blanches, posées contre les murs de cet espace vacant m’avaient interpellé, comme l’aurait fait un tableau de Malevitch : ce n’était plus « Carré blanc sur fond blanc », mais « Tableaux vide dans atelier vide ». Dans les deux cas l’impression était la même : dans l’espace vide de l’atelier, un autre sous-espace se vidait encore plus intensément. Le vide était élevé au carré.

Il était urgent de donner du sens à cet espace, de le remplir. Pas seulement de l’habiter, ce que j’entrepris de faire dés le premier jour, mais d’en investir aussi la charge spirituelle. Pour que aller à l’atelier signifie autre chose qu’un trajet en RER parisien, je souhaitais m’y rendre comme certains vont à l’église, au temple ou à la mosquée : à la recherche du sens.

Dans l’espace désordonné de l’atelier, je développais des habitudes qui me permirent de m’y retrouver. J’établis un ordre dont j’étais le seul à connaitre le secret et qui correspondait à une logique toute personnelle : les éponges toujours à côté des chassis, la plus petite au-dessus, les bouchons de peinture noire à gauche de l’évier, ceux de peinture blanche à droite, etc. Non pas obsessionnelles, ces habitudes confinaient au rituel et nourrissaient en moi la naissance d’un culte de la création artistique.

Culte (n.m.) : ensemble de pratiques répétitives dont l’objectif est de communiquer avec le monde divin.

Libre à chacun de donner sa définition du divin, et donc sa définition du culte : religieux, artistique, personnel, idéologique, sexuel, etc. Narcisse entre dans les ordres, Goldmund devient sculpteur, mais tous deux recherchent le divin, par la voie d’un culte différent (1). Certes, il existe autant de cultes que d’hommes, mais tous permettent le passage du profane au divin. Par conséquent, le culte pourrait être symboliser par une porte entre deux univers qu’il relie. Ou plutôt un ensemble de portes, une multitude de portes toutes différentes :

  • Grande porte parfois, comme dans les madrasa d’Asie centrale dotées de portails supposés refléter l’importance accordée au culte religieux (et par conséquent culminant au sommet de l’édifice).
  • Petite porte au contraire dans les chapelles ou les autels du quotidien, confinant parfois au minuscule chez ceux qui les dissimulent dans l’épaisseur de leur bibliothèque de chevet, pour s’adonner la nuit à un culte secret.
  • Porte d’atelier en ce qui me concerne, à travers laquelle j’aimerai que mes toiles puissent passer un jour pour devenir oeuvres d’art véritable. Pour les artistes, l’enjeu de la création est de transformer le banal en divin, d’opérer ce passage mystérieux entre objet commun et objet d’art. Tous, nous aimerions transcender. Et les quatre murs de cet atelier, avec ses toiles d’araignées et ses fenêtres sinistres, sont ce temple d’où, je l’espère, naîtra un jour une oeuvre.

II

Les trois couches d’enduit successives sont étalées sur la toile de lin, blanc sur blanc. Encore fraiches, de petites bulles se sont formées à leur surface et les cratères minuscules que leur explosion provoque disparaissent lentement en s’uniformisant. Face à la toile blanche, le désarroi n’est jamais loin. Il faut commencer à peindre, et croire à la possibilité d’un miracle.

Quelques secondes de doute m’arrêtent, un « comment vais-je faire ? » auquel cette fois les habitudes ne peuvent plus répondre. Comme chaque jour, je suis confronté à l’étrange difficulté d’établir un lien entre le quotidien et le sublime. Ma croyance en ma capacité à transcender est fragile, plus fragile encore que ne peut être la croyance religieuse, souvent soumise a rude épreuve, mais qu’il n’est pas besoin de recouvrer chaque jour avec un sceau de peinture et une toile.

En réalité je n’ai aucune idée comment je vais faire. Bien sûr, je sais comment je vais peindre : j’ai mes a priori, de petites habitudes dans lesquelles je tâche de ne pas m’enfermer, et quelques idées sur la peinture contemporaine qui me servent de guide : ce qu’on appelle souvent l’inspiration. Mais cette inspiration là n’est d’aucune aide pour trouver le chemin du divin. Elle n’est qu’un ensemble de méthodes et de réflexions qui guide le travail quotidien de l’artiste, nécessaire mais insuffisant pour le sublimer. Sachant précisément ce que je vais peindre aujourd’hui, je me demande donc malgré tout comment vais-je faire pour sublimer.

L’inspiration véritable, celle du chef d’œuvre, celle qui, sans habitudes ni procédures, vous emmène dans l’extase d’une oeuvre totale, est une forme de culte inversé : au lieu d’émaner de nous même pour tendre vers le divin, elle vient d’ailleurs et nous tombe dessus comme un météore, offrant soudain une existence palpable à une réalité inaccessible. On accède alors au divin sans même l’avoir cherché. L’inspiration est une religion sans culte.

À défaut de cette inspiration là, face à ma toile dont les bords commencent déjà à sécher, je me réfugie dans les habitudes et les connaissances, je peins selon une logique, je me sers du culte comme d’une béquille pour tenter de créer sans transcender. Sans savoir ce qui va m’arriver, j’avance malgré tout. Je joue avec le mystère. Car en attendant que le divin se livre, c’est au mystère que l’on est confronté, comme anti-chambre de l’ailleurs. Mystère d’une issue incertaine, mystère de ce qui s’opère entre le moment où l’on applique la peinture sur la toile et celui où elle passe la porte cultuelle.

En peignant, on est souvent confronté au mystère, rarement au divin.

C’est face au mystère que le culte fait son œuvre. Il n’y apporte pas de réponse, mais lui donne une consistance bien réelle, le cristallise et l’incarne, afin de renforcer en nous la croyance que nous lui associons. Chacune des gouttes de peinture que je verse maintenant sur la toile est le mystère, bien réel et palpable, petit fragment de monde divin qui peine encore à se révéler.

III

J’ai terminé ma toile, je m’arrête de peindre. La peinture continue. Elle bouge encore mais ralentit, elle se fige. Le temps est sur le point de la quitter. Peut-être suis-je en train d’assister à une lente photographie, le passage progressif du mobile à l’immobile. Issus d’une froide évolution visqueuse, ces méandres tortueux seront bientôt des fossiles : l’image d’une vie instantanée, installée dans une durée proche de l’éternel. Déjà le temps de cette toile est en train de prendre la tangente. La synchronisation se perd pour que s’achève la séparation de son existence et de la nôtre.

Elle quitte l’atelier, passe la porte, quitte le monde profane pour s’inscrire dans celui, intemporel, des témoignages. Son existence s’allonge et s’approche de l’éternel. Elle est dans l’amnios du temps.

Pendant un instant ce temps nouveau me capture. Les doigts encore pleins de peinture, une éponge à la main, je suis happé par la toile, je la contemple et m’y perds. Elle sèche, elle ne bouge presque plus. Le divorce s’achève. Suis-je dedans ou dehors ? Je suis dehors hélas, resté sur la berge, hébété et étourdi au milieu de l’atelier. Fantasme de l’artiste : pouvoir être dedans ; se laisser emporter. Au lieu de cela, je ne parviens qu’à divaguer à sa surface, sans jamais m’y noyer. Le vrai monde me tient par la main, m’empêche d’y sombrer ; et ce n’est que du bout des yeux que ces circonvolutions m’appellent, se mêlent au grand ruissellement de l’imaginaire (2) et au jaillissement incontrôlable des idées pour envahir l’esprit de leur réalité propre.

« Et de plus en plus mince, le dehors, disparait » (3)

Silvère Jarrosson

 

1 – Hermann Hesse, Narcisse et Goldmund (1930)

2 – Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux (1977)

3 – Rainer Maria Rilke, Les Élégies de Duino (1923)

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