À l’inverse de l’écriture, dans la peinture le tracé et le sens sont distincts. Le contenu physique (ce que l’on trace sur la toile) est distinct du contenu mental (ce que l’oeuvre nous dit). Pour le peintre, seule une dissociation (voire un divorce) entre ces deux types de contenu (contenu physique et contenu mental) peut permettre de faire du premier un outil au service du second.

Prendre possession de l’espace pour s’exprimer est certes naturel, mais la création d’une œuvre ne peut être réduite à une action de remplissage. Chercher à combler tout l’espace revient à le considérer comme une denrée uniforme que l’on se doit de consommer, plutôt que comme un lieu assujetti au développement de notre art, lui aussi fait de lacunes.

Remplir l’espace à tout prix est une démarche naturelle plus qu’artistique (pensons aux dynamiques de croissance végétales, qui ne s’arrêtent qu’à l’épuisement de tout l’espace disponible). Adopter cette logique, c’est prendre le risque de la fioriture, d’une structure « gratuite », justifiée uniquement par une volonté de remplir le vide, mais dont le sens est absent. La fioriture, c’est le tracé sans signification, c’est une séparation des deux types de contenu dans lequel ne reste que le contenu physique. Le message s’impose, mais pas son contenu. Le plein est vide, ou plutôt « la forme est vide » comme dit un proverbe bouddhique – vide de sens, suppose-t-on.

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C’est l’inverse que je m’obstine à rechercher : une dissociation des deux types de contenus dans lequel le sens triomphe d’un tracé dont il est dissocié et dont il peut éventuellement se passer (les oeuvres vides mais hautement signifiantes sont légion, de Malévitch à Klein). C’est dans ce paradoxe que se consomme le divorce entre contenus physiques et mental.

À la même époque que Malevitch, le « tout est art » de Duchamps poursuit ce divorce entre l’oeuvre et sa signification, et sonne comme une annonciation. Celle d’un art qui n’est plus assujetti à son tracé, qui investi notre quotidien, notre corps et notre environnement. Jusqu’à devenir l’une des clés de lecture de notre époque ? Tel artiste a inséré une oeuvre dans le code génétique d’une bactérie. Tel autre veux en placer une dans la blockchain, pendant qu’une autre est mise sur orbite

Voila donc un second paradoxe qui ne laisse pas de m’étonner : en prenant possession d’un espace de plus en plus grand, en investissant des dimensions toujours plus nombreuses, la création contemporaine semble se dépossèder du même coup de sa possibilité de signifier. Privé de message, d’intention, menacé de devenir une fioriture envahissante, il colonise l’espace, s’immisce partout à la manière d’une plante envahissante. Plus il craint de ne rien signifier, plus il cherche à combler l’espace (« dans un colmatage éperdu de toute nullité qui pourrait laisser voir le vide » dirait Barthes). L’art est une plante.

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